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Dys et langues étrangères

Contribution d’une professeur d’anglais : y voir clair et accompagner votre enfant

 Je suis professeur d’anglais, la dyslexie de mes deux fils m’a amenée à essayer d’aider les dyslexiques. Après avoir suivi une formation de rééducatrice du langage écrit, j’ai été tout naturellement conduite, non seulement à rééduquer les dyslexiques en allemand, mais aussi à leur enseigner l’anglais.

Je souhaite que mon expérience puisse vous aider dans la compréhension des difficultés de vos enfants.

 L’anglais est pour moi, comme pour vous, une langue étrangère. Ma façon de l’aborder sera peut-être différente de la vôtre, car nous n’avons pas la même langue maternelle. Je ne répondrai sans doute pas à toutes les questions que pose l’apprentissage de l’anglais aux dyslexiques français, puisque mon propos concerne les dyslexiques allemands.

 Tous les dyslexiques européens ont des difficultés identiques dans l’apprentissage de leur langue maternelle :

Ils ont tous à des degrés divers :

• des difficultés de différenciation visuelle et auditive

• des difficultés séquentielles

• des troubles d’orientation dans le temps et l’espace

• des difficultés de mémorisation à court et long terme.

 Difficultés que vous connaissez bien.

Dans l’apprentissage de la langue étrangère les dyslexiques auront ces mêmes difficultés spécifiques.

Nous le verrons en détail tout à l’heure.

Je voudrais tout d’abord insister sur un fait important :

La situation dans laquelle se trouve l’élève dyslexique lorsque débute l’apprentissage de la langue étrangère et les conditions dans lesquelles se fait cet apprentissage sont fondamentalement différentes de celles de l’apprentissage de l’écrit de la langue maternelle.

Un élève dont la dyslexie a été reconnue précocément et qui a été bien rééduqué, voit s’améliorer d’abord la lecture puis l’orthographe.

J’insiste sur le terme « améliorer ». La lecture n’est pas encore parfaite, et le niveau d’orthographe reste « faible ».

C’est juste à ce moment là que commence l’apprentissage de l’anglais.
La plupart des enfants attendent cet enseignement avec impatience, nombreux sont ceux qui seront vite déçus, découragés voire désespérés…

 Tout d’abord l’élève doit acquérir l’écrit d’une langue dont il ne connaît pas l’oral.

Ensuite les sons et la prononciation lui sont inhabituels « nouveaux », « étranges »…
La structure grammaticale lui est également inhabituelle.

Bien des notions apprises jusque là dans la langue maternelle n’ont plus cours :

• Les lettres n’ont plus le même son le u devient [ju] ou [], e devient [ i ]

• Les commencements et les terminaisons usuels des mots dont il avait enfin pris l’habitude dans sa langue, ne se retrouvent plus !
Certaines lettres viennent s’assembler d’une façon si curieuse, lui paraissant presque effrayantes ! La consonance de ces lettres est encore plus étranges :
• out ———-loud, about

• ious———various

• ing———–writing, going

• ed ———–cooked, wanted

• ies———–ladies

 
Des consonnes sont muettes, on ne les entend pas, mais il faut tout de même les écrire !

calm, garden, listen, weight, bought, through…

L’élève se perd dans les homonymes : (même orthographe, même prononciation, signification différente)

• bank : la banque, les berges

• left : à gauche, quitté

• flight : le vol, la fuite

L’élève se débat avec les homographes : (même orthographe, prononciation différente, signification différente)
• I read [ i ] je lis, [ e ] je lisais

• tear [ i :a ] larme, [ € :a ] déchirer

• bow [ au ] s’incliner, [ ou ] l’arc

 L’élève se débat encore plus avec les nombreux homophones : (même prononciation, orthographe différente, signification différente)
• [ rait ] right = droite, write = écrire
• [ si ] see = voir, sea = mer

 L’élève a d’importantes difficultés avec ces mots qui bien que différents sont soit visuellement soit par leur consonance fort semblables.
• dry / try, food / foot, than / then, shirt / skirt.

 Toutes ces nouveautés, qui sont autant de difficultés, font irruption alors que le dyslexique, comme nous l’avons souligné, n’a pas entièrement dominé ses difficultés dans sa propre langue.
Il se voit en quelque sorte « rétrograder » à un stade où coexistent de très nombreuses difficultés, stade qu’il avait précédemment vécu et réussi à dépasser dans sa langue maternelle. (Schenk-Danziger).
Venons en aux difficultés d’apprentissage spécifiques « classiques » du dyslexique.

Comment vont-elles se présenter dans l’apprentissage de l’anglais, langue étrangère ?…

DIFFICULTES DE DIFFERENCIATION AUDITIVE

1. Elle sera particulièrement difficile pour les sons voisins et pour les sons nouveaux, inhabituels, très différents de la langue maternelle.
Par exemple : wh et le th (where, there, when, then) en anglais le w n’est pas un v, le th n’existe ni en français ni en allemand.
Un élève qui a du mal à faire la différence entre le w et le th confondra volontiers what et that, il prononcera mal ces deux mots.
Un de mes élèves a écrit « we apple is read » à la place de « the apple is red ».

2. La différenciation auditive des sifflantes voisines pose des problèmes :

L’élève confondra : ch [ t ƒ ] cheap, j [ d z ] jeep, sh [ ƒ ] sheep.

3. Il confondra les voyelles courtes voisines :

 [ i ] pin, [ e ] pen, [ ae ] pan

4. Difficultés de différenciation des consonnes sonores et sourdes : bag, back thing, think spend, spent although, also

5. On oublie trop souvent qu’il existe une difficulté de différenciation de la longueur des mots en rapport avec la prononciation.

Celui qui ne peut faire cette différence, ne peut comprendre le sens de la phrase :

eat / it, feel / fill, pool / pull, cheap / chip, he’s / his
Les débutants qui ont des difficultés dans la conversion grapho-phonétique, écriront volontiers à la place du phonème inconnu, le graphème d’un son proche, connu. Ils feront les erreurs suivantes :
Here is my luler (ruler) le r anglais est plus voisin du l que le r français.
Un de mes élèves m’a écrit un jour : my bloser, blother, bwother (brother) ; on voit dans cet exemple comment il a essayé de trouver la bonne lettre pour ce son nouveau.

DIFFICULTES DE DIFFERENCIATION VISUELLE

Vous les connaissez, ce sont bien entendu les mêmes difficultés et confusions qu’en français :

d b W m u Q
q p M n n O

Comme de nombreuses lettres ont une prononciation différente en anglais le dyslexique se sent très insécurisé. Ne pouvant se baser sur ce qu’il « entend » il fera ces fautes :
feef / feet white / while might / night food / foob / foot …
Lorsque le mot erroné donne par hasard un faux sens, l’enseignant croira que son élève a mal appris sa leçon.
Mon fils avait à apprendre l’expression : be quiet soyez tranquille, il savait bien son vocabulaire appris dans son livre (en caractère d’imprimerie). Dans son interrogation écrite il écrit : bniet Il avait donc vu le qu comme bn.

Ainsi, une erreur que font les dyslexiques allemands en français, la cédille n’existant pas dans leur langue maternelle ils écriront : gargon au lieu de garçon.

Lorsque l’enseignant sait que son élève est dyslexique, a-t-il le droit de dire devant de telles fautes que son élève n’a pas appris sa leçon ?

DIFFICULTES DUES AUX TROUBLES D’ORIENTATION SPATIALE ET AUX TROUBLES SEQUENTIELS

Les inversions sont fréquentes : par exemple « no » au lieu de « on » « I was a dog » au lieu de « I saw a dog ». En anglais le dyslexique peut transformer dieu en chien : god !’ dog !…

On retrouve les inversions dans la prononciation, surtout si les mots sont nouveaux et mal mémorisés : L’élève dira mitxure au lieu de mixture hallipy au lieu de happily unfornatytely au lieu de unfortunately

DIFFICULTES DE MEMORISATION DE L’IMAGE DU MOT ET DE SA CONSONNANCE

Quand vous hésitez sur l’orthographe d’un mot, que faites-vous ? Très souvent vous l’écrivez et vous regardez s’il vous semble correct. En fait vous essayez de vous souvenir de l’image du mot que vous avez mémorisée. Ecrit-on « cheap » ou « chepe » ?
Si vous ne disposez pas de cette mémoire vous aurez de grandes difficultés pour apprendre une langue et vous êtes probablement dyslexique.
Cette mauvaise mémoire de l’image du mot est le handicap le plus important du dyslexique dans l’apprentissage d’une langue étrangère.
Sans cette mémoire du mot il vous arrivera d’oublier une lettre. Les dyslexiques font facilement ces omissions.

On aura ainsi :

again agan ce n’est pas trop grave
went wet voilà un contresens !

meet met ???

Quelle sera la réaction du professeur quand il lira : she did not met him ? C’est faux, sans doute. Mais est-ce une erreur grammaticale ou une omission dyslexique due à une mauvaise mémoire de l’image du mot. Si le professeur connaît son élève il saura qu’il a compris la négation au passé.

Pour apprendre un mot d’une langue étrangère il faut mémoriser ses trois composantes :

• La consonance ou le son du mot

• L’image du mot

• La signification du mot

Ces trois composantes doivent être mémorisées en même temps, de façon correcte et dans le bon ordre.

Que fait le professeur en classe lorsqu’il aborde un mot nouveau ? Il va le prononcer, puis il le présente dans un contexte pour que les élèves en devinent le sens, puis il leur demande de prononcer et d’utiliser ce mot correctement, c’est alors qu’il ira écrire le mot au tableau. Cette façon d’enseigner convient à la plupart des élèves. Mais les dyslexiques très souvent ne suivent pas, dès le début de cette explication.

Pour répéter le mot de façon correcte, l’élève doit procéder à une analyse précise des sons, chaque son composant le mot doit avoir été :

Entendu, reconnu, et retenu dans le bon ordre.
Bien des dyslexiques, même s’ils ont compris le sens du mot, même si le mot a été prononcé plusieurs fois, ne sont pas capables de le répéter. Et lorsque l’image du mot vient s’y ajouter, les choses se compliquent encore !

Voici qu’à des sons plus ou moins bien entendus, vient se greffer une image difficile à déchiffrer… Il entend [ O ru :] [wait] 2 ou 3 sons il voit through, white c’est à dire 5 ou 7 lettres !

Les corrélations grapho-phonétiques, parfois difficilement acquises dans la langue maternelle n’ont plus cours ici.

DIFFICULTES DE LECTURE

En lisant l’anglais le dyslexique pourra faire les mêmes erreurs que lorsqu’il lit dans sa langue maternelle, avec cette difficulté supplémentaire de ne pas pouvoir s’auto corriger en s’aidant du contexte.

COMMENT AIDER ?

S’il y a parmi vous des professeurs d’anglais, vous vous demanderez sans doute comment aider un élève qui présente tant de difficultés.

Croyez-moi, le plus important est votre compréhension.

Il est primordial pour l’élève qu’il sache que vous êtes informés qu’il souffre d’un trouble d’apprentissage spécifique dont il n’est pas responsable.

Que vous savez qu’il n’est pas inintelligent ni paresseux.
Il n’existe pas de « grilles de correction » permettant de faire la part des erreurs dues à la dyslexie ou celles dues à un manque de travail.
C’est pourquoi il est particulièrement important que le professeur d’anglais ait une formation concernant la dyslexie. En Allemagne cette formation des enseignants est parfois prise en charge par l’administration scolaire. Mais le plus souvent c’est à chacun de faire un effort personnel d’information et de faire son expérience par un effort d’observation et d’analyse de l’élève.

En comprenant votre élève, vous pourrez lui demander ce qu’il peut faire et vous saurez ce qu’il ne peut faire, vous pourrez lui donner des conseils à lui et éventuellement à ses parents. Dès que votre élève se sentira compris, sa peur disparaîtra, il pourra commencer à apprendre et dès lors il aura confiance en lui…

VOICI QUELQUES CONSEILS PRATIQUES

1- Veiller à ce que « l’in put », c’est à dire la perception de départ soit correcte.

• Veiller à ce qu’il y ait le silence dans la classe, vous savez que le dyslexique est très sensible au bruit qu’il perçoit avec une sensibilité accrue et il a du mal à faire le tri de ce qu’il est important d’écouter.

• Prononcer le plus distinctement possible, pas trop vite.
• L’élève dyslexique doit être assis de façon à bien entendre le professeur et à suivre le mouvement de ses lèvres.
• Ecrire au tableau d’une écriture assez grande et distincte.
• Encourager l’enfant à avoir lui aussi une écriture assez grande et lisible.
• Si lors d’une interrogation écrite vous devez lui remettre un questionnaire, qu’il soit facile à lire en caractère d’imprimerie et non manuscrit, assurez vous qu’il a bien compris les questions, qu’il a pu les lire.

2- Utilisez un enseignement multi sensoriel : ne faites pas travailler votre élève que visuellement ou que oralement, mais faites à la fois écouter, lire et écrire.

3- Il est indispensable que la grammaire lui soit expliquée dans sa langue maternelle, en utilisant cette méthode multi sensorielle.
La grammaire, les tournures de phrases, les expressions anglaises doivent être obligatoirement expliquées et traduites en langue maternelle au dyslexique, même si cela va à l’encontre de la pédagogie actuelle.

4- Vérifier fréquemment que la prononciation est correcte, afin d’éviter que des prononciations incorrectes soient mémorisées, il est alors très difficile de les modifier. Des répétitions incessantes doivent aider à la mise en mémoire à long terme.

5- Nos enfants ont besoin de plus de temps pour apprendre, plus de temps pour écrire et plus de temps encore pour contrôler leur écrit.

6- Dernier conseil : l’élève doit pouvoir travailler sans peur « sans stress ».

Je reviens sur le fait capital :  IL DOIT SE SENTIR COMPRIS PAR SES ENSEIGNANTS ET PAR SES PARENTS.

Il n’existe pas en Allemagne une méthode d’anglais pour dyslexiques, et même si elle existait aurait-elle un sens ?

C’EST A L’ENSEIGNANT INFORME ET COMPREHENSIF D’OBSERVER L’ELEVE ET DE LUI FOURNIR UNE AIDE INDIVIDUALISEE LORSQU’IL EN A BESOIN.

Ce texte est extrait des actes du colloque de l’Union Nationale France Dyslexie-Dysphasie en octobre 1988. A cette époque, APEDA NORD/PAS-de-CALAIS faisait partie du conseil d’administration UNFDD, avant la création de la Fédération APEDYS France. Les actes de ce colloque sont épuisés. L’apprentissage de l’anglais est souvent problématique pour les dyslexiques ; c’est pour cette raison que APEDA NORD/PAS-de-CALAIS s’autorise à assurer la diffusion de ce texte qui me semble pouvoir apporter une aide aux enfants dyslexiques français confrontés aux mêmes difficultés que les dyslexiques allemands.

Ingrid PAULSEN

Professeur d’Anglais

Membre du Bundesverband Legasthenie LÜBECK – RFA

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